Reims Polar : sortir des sentiers balisés
- il y a 22 heures
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À Reims Polar, il y a les films que tous attendent, les favoris, ceux qui cochent toutes les cases d’un festival… et puis ceux que l’on découvre presque par hasard, parce qu’ils avaient échappé à nos radars ou parce qu’une salle complète nous pousse ailleurs…
Disaster et Le Maure représentent chacun une catégorie : le premier remplissait les salles dès le premier jour et a fini par rafler les principaux prix ; le second n’aura pas fait couler tant d’encre, et c’est bien dommage.
M le Maudit vs Disaster à Reims Polar
Disaster n’en est pas un, mais il m’a pourtant fait l’effet d’une coquille vide. À mes yeux, il appartient à ces œuvres qui se croient plus intelligentes qu’elles ne le sont réellement. Le film repose en grande partie sur la figure d’un tueur en série insaisissable, ce qui aurait pu devenir obsédant pour le spectateur. On pense inévitablement à M le Maudit de Fritz Lang, à cette tension née de la sensation d’une présence derrière chaque ruelle, dans chaque ombre, jusque dans les éléments naturels eux-mêmes. Mais avec Disaster, le propos s’étire. La police ne semble jamais véritablement chercher le tueur en série, persuadée qu’il n’existe pas. Il y a bien de l’ironie, car les scénaristes semblent se moquer des codes du thriller américain : l’enquêtrice a des intuitions, mais ne va jamais au-delà. Pourtant, l’humour noir n’est jamais suffisamment appuyé, si bien que l’ensemble frôle parfois le pathos. Le film se veut-il satirique ? Contemplatif ? Aucun parti pris n’est vraiment assumé, et l’on se lasse de voir l’inspectrice froncer les sourcils et se tordre les méninges sans jamais bénéficier d’une heureuse épiphanie. On discerne bien un propos sur la solitude des êtres, assez touchant, puisque les cibles du tueur sont des âmes vagabondes. Plus marquant encore : le discours sur la résilience, qui met en parallèle les victimes du tueur et celles des catastrophes naturelles ; la finalité est la même pour les familles. Il aurait pu être appréhendé comme un nouvel élément terrestre, aussi fugitif que l’eau ou le vent. Mais point de mysticisme ici : plutôt un propos vaguement nihiliste, qui reste en surface. Y avait-il nécessité de déployer une telle galerie de personnages pour si peu ?
La réussite du film tient donc surtout dans le caractère évanescent de cette menace qui file à travers la société japonaise ; société sclérosée où tout semble mécanique, froid, industriel, et où rien ne paraît plus permettre le lien humain.
Le Maure de Karatas : au royaume des spectres
Face à cette déception, j’ai repensé mon planning de visionnage. J’ai annulé la séance de Sons of the Neon Night, rebutée par des retours timorés. Les séances événement affichaient complet ; je me suis donc aventurée hors des sentiers battus. Il restait des places pour Le Maure d’Adilkhan Yerzhanov, cinéaste habitué des festivals et apprécié des cinéphiles. J’ai tenté ma chance.
J’espérais y trouver une voix singulière, une proposition artistique intrigante, et le pitch laissait imaginer une mise en scène hypnotique. Le film reprend les codes du thriller et du film d’action américain des années 1980-1990, suintant la testostérone par tous les pores, sans faire dans la dentelle lorsqu’il s’agit d’écrire les antagonistes. Mais il y insuffle une bonne dose de mysticisme, voire de chamanisme. La musique envoûte, les images installent une étrangeté durable, et le personnage principal devient presque une pure présence de cinéma.
En 1 h 23, pas de superflu : Moor, le mercenaire, est mutique et ne lâchera pas un mot du film. L’ensemble est nerveux, dur, et l’on côtoie les victimes de cet homme comme si l’on traversait un purgatoire sanglant. Le film interroge alors la possibilité d’une rédemption au cœur d’une société corrompue jusqu’à la moelle. Un festival encore trop discret dans sa propre ville
Cette jolie découverte rappelle combien l’intérêt d’un festival ne réside pas seulement dans ses têtes d’affiche, mais dans sa capacité à faire circuler des œuvres, provoquer des rencontres imprévues, artistiques autant qu’humaines, et nous aider à sortir de notre zone de confort, quitte à nous plonger dans l’inconfort. Dans un paysage audiovisuel où les productions se veulent de plus en plus standardisées — on pense aux films Marvel, mais aussi à certaines productions Netflix visant prioritairement les adolescents — ce rôle de la salle comme lieu de découverte devient essentiel. Et c’est peut-être là que le bât blesse à Reims Polar.
Le festival demeure encore discret dans la ville des sacres. Son ancrage semble se limiter au centre-ville ; il irrigue peu les quartiers et s’appuie insuffisamment sur les nombreuses salles culturelles qui jalonnent la ville. La devanture installée devant Opéraims reste assez austère et n’invite guère les Rémois à la curiosité. Il manque aussi un lieu de vie identifiable : un bar, un espace où manger entre deux séances, rire, échanger, boire un verre, discuter des films vus ensemble et prolonger naturellement l’expérience du festival. Le public paraît souvent concentrer journalistes, partenaires et retraités, ce qui laisse peu respirer la ville étudiante. On aimerait y voir davantage de jeunes, davantage de curieux, davantage d’habitants venus sans badge ni réseau, simplement avec l’envie de découvrir. On imagine des expositions dans les médiathèques, des partenariats avec les MJC, des rencontres avec les classes de lycée, des projections décentralisées ; une ville davantage traversée par l’événement et habitée par lui pendant quelques jours. Il y aurait également tout un pan patrimonial à mieux mettre en valeur. J’y ai vu Le Boucher de Claude Chabrol, proposé dans le cadre d’une carte blanche de Thomas Ngijol. L’idée est excellente ; mais ces séances pourraient être davantage accompagnées : présentations par des journalistes, discussions à l’issue des projections, tables rondes menées par des universitaires ou des spécialistes des études cinématographiques. Le polar possède une histoire immense, des filiations, des écoles nationales, des dialogues constants entre cinéma populaire et geste d’auteur. Il y aurait tant à faire pour faire vivre ce patrimoine et mettre en avant autre chose que les seuls palmarès. En quittant le festival, c’est peut-être ce sentiment qui domine : une légère frustration, celle d’un événement dont on perçoit partout les limites actuelles, mais aussi un enthousiasme sincère devant son potentiel considérable. On reste parfois sur sa faim, parce qu’on devine ce que Reims Polar pourrait devenir : un festival plus vivant, plus ancré dans la ville qui l’accueille, plus curieux de ses marges comme de son histoire, et plus pleinement ouvert aux cinéphiles. Mais au fait, c'est quoi la cinéphilie? Le débat, je l'ai tranché depuis longtemps ; je la défini ainsi : la curiosité.
Anais Lasvigne



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