La pop rémoise décryptée : Universatine
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Universatine chante le désenchantement
Universatine nous livre un texte ambigu, ambigu parce qu’à première lecture il chante l’amour perdu mais paraît ensuite dépeindre le désenchantement. “Si seulement” ne raconte pas tant la rupture que les illusions qui cèdent. Le romantisme s’y lit comme une construction de l’esprit, un fantasme, peut-être même un simulacre…
Catharsis : chanter le deuil pour l’accepter
Par son titre, “Si seulement” se place sous le signe du regret. Son thème lui-même se pare de mélancolie, c’est l’amour perdu qu’on pleure… Le travail du deuil se met en place à mesure que le temps passe, un sourire “s’efface”, c’est le souvenir qui s’éloigne.
Les temporalités se mélangent à la faveur du présent : la jeune femme revit son histoire par le prisme du souvenir, aussi entretient-elle le doute : on ne sait pas qui dit “tu m’agaces”, s’agit-il de celle qu’elle était alors ou bien de celle qui compose la chanson, a posteriori ? En se remémorant la relation perdue, elle la retrace à l’aune de son expérience, c’est-à-dire en la sachant condamnée. Dès lors, les paroles nourrissent des doubles sens : “quand je ressens ta présence, plus rien n’a de sens” peut jouer le rôle d’une déclaration d’amour (aimer à en perdre la raison) ou au contraire se lire de manière littérale : la relation devient insensée. Or, une relation insensée ne pourrait plus advenir, puisqu’elle ne nourrirait que les rancœurs, plus anxiogène qu’épanouissante.
En chantant, elle désavoue la séparation ; c’est la chanson du deuil qui se déploie, avant le passage de Dame Résilience
Cependant, la jeune femme semble lutter contre le deuil lui-même : elle clame “nos mains, nos regards, ton nom”, réaffirmant le “nous” par l’adjectif possessif. En chantant, elle désavoue la séparation ; c’est la chanson du deuil qui se déploie, avant le passage de Dame Résilience. Après le “nous” et le “tu”, il y a enfin le “je” qui se dévoile, comme pour rendre à l’individualité son espace. La jeune femme essaie de se rétablir en tant que “tout” et de se libérer d’une relation où les doutes prenaient l’ascendant sur les sourires.
“Tout me revient, l’amour le vrai” signe un autre paradoxe : c’est en se livrant au processus de deuil qu’elle met à jour les heureux souvenirs, souvenirs qui pourront faire douter du jugement final. Immergés dans la relation, quand le couple est déjà sclérosé, nous sommes ensevelis sous l’aigreur et oublions parfois les meilleurs instants, les espoirs qui nous ont construits.
La romance comme simulacre
Et le texte ne cesse de nourrir l’ambigu, par exemple l’expression “danser sur les espoirs” est largement équivoque : l’être aimé se moque-t-il de ses espoirs, les tournant en dérision ou bien au contraire leur a rendu justice ?
La rancœur désigne étymologiquement la haine que l’on garde dans le cœur, or ici cette haine est perçue comme délicieuse et la malheureuse semble s’en délecter
Les paradoxes associés à la rupture amoureuse trouvent leur apogée quand la chanson évoque une “rancoeur fragile”. Paradoxe d’abord parce que la rancoeur permet de garder contact avec le passé, c’est-à-dire de garder vivante la mémoire et donc d’empêcher le deuil ! Mais on relève aussi une figure d’antithèse dans le refrain : “Il reste une rancœur fragile un délice pour mon cœur”. La rancœur désigne étymologiquement la haine que l’on garde dans le cœur, or ici cette haine est perçue comme délicieuse et la malheureuse semble s’en délecter. Bien sûr, cela ne paraît pas naturel d’associer la rancœur à un délice, mais la contradiction va plus loin puisqu’on remarque un oxymore ! L’adjectif “fragile” attribué à la rancœur ne va pas de soi puisque la rancœur est par définition bien plus forte que la rancune et particulièrement puissante. On devine que l’adjectif fragile montre que l’émotion s’efface mais que l’amante cherche à s’y raccrocher, à la maintenir comme telle, pour que rien ne cède de sa colère. Peut-être aussi est-il important de garder dans le cœur une émotion et que le temps s’écoulant, il ne pourrait y avoir plus que de l’indifférence et la rancoeur a pour avantage étymologique de se loger dans le cœur.
Cependant, la raison prend le pas sur l’émotion et trace un discours injonctif : “je dois m’en aller, je dois t’oublier”. On peut y voir la lucidité retrouvée, pour mieux détacher de l’indicible un cœur trop sensible. L’expression « presque parfait » cristallise la vision fantasmée de l’autre et du lien amoureux : celle des débuts, nourrie d’espoirs et de projections, où tout paraît idyllique mais où s’insinue déjà l’imparfait. Ce « presque » agit comme un indice rétrospectif : peut-être, dès l’origine, la relation portait-elle en elle les germes de son échec. Des signaux ignorés auraient pu déjà annoncer des vices, à peine cachés, des red flags pour reprendre une expression très en vogue dans les magazines “psycho”. Mais subjugués par les tropes hollywoodiens du romantisme, les amants choisissent souvent de nier l’évidence, jusqu’à ce que le mécanisme relationnel se grippe sous l’effet des grains de sable…
Anaïs Lasvigne
Ecouter la chanson : Si seulement



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