Gus Van Sant à Reims Polar : la leçon de cinéma
- il y a 5 jours
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Invité d’honneur de Reims Polar, Gus Van Sant a fait d’une pierre deux coups : présenter son nouveau film au public, et revenir avec franchise sur l’ensemble de sa carrière. Une passionnante leçon de cinéma du cinéaste indépendant.
Gus Van Sant, d’abord taiseux, s’anime quand on lui parle cinéma, jusqu’à devenir inarrêtable – ça n’a pas rendu la tâche aisée à son interprète. Il paraît toujours mesuré et réfléchi ; voix posée, regard plongé dans ses souvenirs, posture humble. Le cinéaste indépendant a répondu de manière très exhaustive aux questions qui lui ont été posées, avec une application quasi scolaire ; soucieux de ne rien omettre ni altérer, et surtout de rendre justice aux artistes qui ont collaboré avec lui.
Quelques flashbacks…
Quand Gus Van Sant étudiait avec les Talking Heads
Revenons aux origines : le cinéaste a étudié les Beaux Arts à la Rhode Island School of Design. Selon le schéma des études universitaires états-uniennes, la première année était plutôt généraliste tandis que la suite de son parcours lui a permis de se spécialiser dans l’audiovisuel et de réaliser des courts-métrages. Ainsi, il a pu rencontrer un certain nombre d’artistes et acquérir une culture classique. Anecdote sympathique : il était en cours avec les membres des Talking heads.
Un professeur de design lui a fait découvrir la notion de ready-made, ce qui lui a permis de mieux se familiariser avec les formes et les volumes. Il n’a pas immédiatement fait le lien avec Marcel Duchamp, mais on ressent bien dans ses films cette volonté de porter sur son environnement un regard autre, décalé — ce qui constitue peut-être, au fond, la quintessence du travail artistique.
Un étudiant méticuleux
On apprend que son premier long métrage, Mala Noche, est autofinancé. Tourné en 16 mm et en noir et blanc, le film affiche d’emblée un parti pris stylistique fort. L’étudiant méticuleux est marqué par Eraserhead de David Lynch et notamment son travail sur le clair-obscur. Gus Van Sant renonce alors à la vie new-yorkaise et part s’installer à Portland afin d’économiser suffisamment d’argent pour produire ce drame.
Il travaille alors de manière très structurée : en adaptant le livre, il noircit des volumes entiers de storyboards. Les plans tournés ne varieront pas d’un iota de ce qu’il avait imaginé en élaborant son découpage technique. Le cinéaste semble aborder toujours ses films tel un étudiant, en effectuant un laborieux travail préparatoire.
Matt Damon est habitué à ce que le cinéaste soit méticuleux, organisé. Si Gus Van Sant laisse déjà une certaine liberté créative à ses acteurs, il faut attendre Gerry pour qu’il leur propose de véritables espaces d’improvisation, ce qui sera finalement source d’étonnement, voire d’inconfort. Avant cela, les scripts et les storyboards étaient toujours très détaillés, et l’on comprend pourquoi la collaboration avec Matt Damon s’avère si fructueuse : les deux hommes partagent manifestement un certain perfectionnisme.
C’est l’expérience qui lui apprendra à lâcher prise. Il constatera que les débuts de tournage imposent toujours un certain degré de résilience, au moment même où l’on éprouve la pertinence de ses choix techniques et où l’on doit apprendre à s’ajuster au réel.
Une gestation souvent laborieuse
Il écrit My own private Idaho pendant la production de Drugstore Cowboy, production qui s’étire de manière démesurée, à mesure que les acteurs qu’il choisissaient quittaient le territoire pour raisons administratives. Il travaille alors sur plusieurs scénarios et réalise que nombre de ses personnages se ressemblent, tous traversés par une même veine shakespearienne. Il décide finalement d’en fusionner plusieurs pour les réunir au sein d’un même film.
Parfois, les producteurs sont rebutés par la forme innovante de ses scripts, qui alternent différentes polices d’écriture et échappent aux normes académiques — à l’image de son cinéma. D’autres fois, ils le choisissent après le désistement de leurs premiers choix de réalisateurs. Mais, au fil du temps, Gus Van Sant parvient à naviguer à Hollywood sans se compromettre.
Le cas de Milk est révélateur. Le projet était initialement porté par Oliver Stone, mais le cinéaste ne souhaitait pas réaliser un JFK bis. Van Sant se porte alors volontaire, mais les désaccords artistiques sont nombreux : Stone envisage Robin Williams dans le rôle-titre et souhaite raconter l’après-Harvey Milk. À l’inverse, Gus Van Sant s’intéresse davantage au passé du politicien. Son scénario est finalement rejeté, et le film est proposé à Bryan Singer. Il faudra attendre dix-sept ans et de multiples péripéties pour que Van Sant puisse enfin réaliser le film, avec Sean Penn dans le rôle principal. Quand les studios s’intéressaient au cinéma indé
Dans les années 90, Reservoir Dogs et Pulp Fiction attirent les studios hollywoodiens. La palme d’or de Tarantino bouscule les mentalités ; pendant quelques années, les majors accordent une petite portion de leurs budgets à des réalisations hybrides, qui n’ont pas vocation à devenir des blockbusters, mais dont les ambitions artistiques restent moins radicales qu’un Elephant ou un Gerry
C’est le cas de Will Hunting, et cette catégorie de films a quasiment disparu à l’ère de la SVoD : les budgets deviennent alors conséquents pour Gus Van Sant, tout en restant relativement modestes au regard de ceux des blockbusters. Cette ère est aujourd’hui révolue : les studios produisent du blockbuster pour la salle et laissent de plus en plus les budgets intermédiaires ou modestes aux plateformes.
A noter que le modèle de production était respectueux des méthodes des réalisateurs ainsi recrutés, en tout cas Gus Van Sant n’a pas ressenti d’ingérence quand les tournages avaient commencé.
Psycho fut le premier film tourné par Gus Van Sant avec un véritable budget de studio, au terme de longues négociations avec Universal, réputé pour sa fâcheuse habitude de modifier la fin de ses remakes.
Gerry ou le retour à la radicalité
Quand la presse commence à lui reprocher d’avoir perdu ce qui faisait sa spécificité, Gus Van Sant revient vers des propositions plus radicales et moins mainstream. Après des films de studio comme Good Will Hunting et À la rencontre de Forrester, certains critiques pointent même un effacement de sa patte. S’il en reste fier, il se dit tout de même refroidi par ces retours et les prend suffisamment en compte pour revenir vers un cinéma plus radical que jamais. Il reconnaît d’ailleurs qu’À la rencontre de Forrester est un film de studio qui devait largement mettre en avant Sean Connery, et qui représentait alors l’un de ses plus gros budgets. C’est dans ce contexte que naît Gerry, et que Gus Van Sant coupe les ponts avec les majors pour revenir vers des modes de production plus en accord avec ses aspirations.
Quand River Phoenix changeait l’orientation de son personnage…
Quand il parle de sa collaboration avec les acteurs, et plus particulièrement de River Phoenix, c’est avec une voix douce et le regard tendre. Il explique qu’il a toujours cherché à les mettre à l’aise et à démystifier les tournages. Si les acteurs entretiennent une relation ambivalente avec la caméra — à la fois attirante, effrayante, froide et mécanique — lui s’efforce de dédramatiser tout cela et d’apporter de l’humain sur les plateaux.
Il n’impose pas sa lecture des scènes aux acteurs, leur permet de modifier les dialogues pour que cela sonne plus juste ou plus fluide, les encourage à expérimenter, quitte à emmener leurs personnages vers des territoires impensés par le cinéaste. C’est ce climat de tournage qui laisse à River Phoenix le champ libre pour faire de son personnage un personnage gay dans My Own Private Idaho. Gus Van Sant pensait initialement filmer un personnage hétérosexuel ayant des rapports avec des hommes, mais l’entourage de River Phoenix estimait qu’il était important, pour faire bouger les lignes, qu’il soit ouvertement gay. L’acteur souhaite tourner en dernier la scène du feu de camp, qu’il envisage comme le parangon de son jeu d’acteur, certaines scènes tournées auparavant ne le satisfaisant pas pleinement. Il apporte des trouvailles scénaristiques (la scène avec le chien, les dialogues sentimentaux) mais aussi techniques : il a l’idée de tournée une scène via trois angles de caméra dans le désert. River Phoenix se montrait si soucieux du détail que le cinéaste le laissait volontiers manœuvrer. Plus de trente ans après sa disparition, il co-réalisera My Own Private River (un projet à l’initiative de James Franco), hommage poignant où affleurent encore le respect et l’amour qu’il lui portait.
La leçon de cinéma a été ponctuée de ruptures de ton, qui ont aussi permis au cinéaste de révéler un certain sens comique. Mais on retiendra surtout l’immense respect qu’il porte à ses collaborateurs et à ses confrères. Il y a son admiration pour ses prédécesseurs, lorsqu’il refuse face à Universal de modifier la fin de Psychose ; il y a son admiration pour ses pairs, Terrence Malick ou David Lynch ; et il y a enfin sa relation à ses acteurs, qui tient souvent davantage de la collaboration que de la direction.
On regrettera simplement que sa collaboration avec les chefs opérateurs n’ait pas été évoquée… Il faut dire qu’on aurait pu l’écouter des heures durant et que sa filmographie est trop dense pour s’insérer dans une leçon de cinéma d’1h30. L’image et la technique auraient mérité plus d’attention lors de ce Reims Polar : sans vouloir ternir ce beau moment, nous noterons quand même qu'elles sont rarement au centre de l’attention.
Alors, c'est quoi Gus Van Sant ? Un cinéaste humble, passionné, passionnant.
Anaïs Lasvigne



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