Deux femmes dans un café : théâtre, peinture et psychanalyse se rencontrent sous la plume d’un auteur rémois
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Une pièce signée Bruno Bailly
Edité par Zola Ntondo
Reims, ville d’art, est aussi ville de lettres ; la cité des sacres encourage les passerelles artistiques, et permet aux mediums de se croiser. Bruno Bailly, réalisateur de court métrages, enseignant en collège et BTS audiovisuel ne saurait se limiter à une passion et s’enivre justement des jeux intertextuels ! Il croyait écrire un scénario mais s’est laissé séduire par ses propres personnages, pressentant pour eux une vocation théâtrale…
Le musée rémois comme palais mental
Posons le cadre, ou plutôt… installons la scène. Huis clos : deux femmes bavardent dans un café ; vous vous en doutiez. Le café n’est pas choisi au hasard, car il se nomme Café Kirchner et rend hommage au peintre expressionniste ; la mise en abyme pourrait paraître appuyée si elle n’était pas tournée en dérision par le dialogue même, ce qui permet d’instaurer de délicates touches d’humour.
Si nous prenons d’abord le temps de découvrir le duo féminin qui donne son titre à la pièce, on peut préciser que le duo se mue vite en trio. Ainsi, ce sont Proserpine, Albertine et Paul Césaré qui se livrent au plus charmant des badinages.
Proserpine, fidèle à l’imaginaire de renaissance attaché à son prénom, vient créer du remous dans la vie trop ennuyeuse d’Albertine. Proserpine croit en son devoir de créer du lien social, bref, d’animer son cercle d’amis. Elle dit les divertir, mais en réalité elle fait bien plus : elle les éveille au monde et leur permet de s’ouvrir chacun à l’altérité.
Le huis clos n’est pas un simple huis clos : il devient palais intertextuel. En effet, les prénoms des personnages cristallisent de multiples références artistiques et littéraires et soulignent que, dans ce décor, tout est musée (chapelle, café…). Alors, on en vient à se demander s’ils ne composent pas les parties d’un même ensemble : la psyché humaine. Ne correspondraient-ils pas, pour reprendre la terminologie jungienne, aux articulations de notre personnalité ? Anima, animus et persona. Proserpine est douée en société et crée du lien, mais elle regrette de ne pas être plus comme Albertine, douce et réflexive.
D’un côté, Paul et Albertine sont introvertis ; de l’autre, Proserpine est extravertie : elle ose tout, elle est légère, elle prône le divertissement, tandis qu’eux se livrent à l’introspection, paraissent vivre en dedans, déployant ce que Jung nommait « la psychologie des profondeurs ».
Les amoureux transis se ressemblent et se reconnaissent l’un dans l’autre, car ils partagent le même idéalisme. Albertine craint de compromettre ses fantasmes en se frottant trop au réel. Son bovarysme la pousse à refuser le réel et à fantasmer sa vie plutôt que de la vivre. Au contraire, Proserpine se délecte de toute expérience vécue et voit dans les interactions sociales un jeu léger ; c’est ce qui lui procure la sensation d’être vivante.
Paul et Albertine sont quant à eux présentés comme des alter ego ; d’ailleurs, quand Albertine se met à singer les manières de Proserpine, le jeune homme se détache. Il ne se reconnaît plus en elle et se montre encore plus intransigeant. Le vide existentiel qui les abîmait se résorbe lorsqu’ils se rencontrent enfin ; se met alors à vibrer la polarité qui structure l’être humain.
Le manteau comme masque social
Le motif le plus intéressant de la pièce, celui qui nous a inspiré une lecture psychanalytique, est sans doute celui du manteau. Il fonctionne comme un masque social (ou persona) que l’on endosse — ou que l’on essaie d’endosser. Mais il laisse affleurer une idée plus sensitive : il sert de médiation au monde et laisse émerger de nouvelles sensorialités. Ainsi, en changeant d’enveloppe, nous pourrions faire de nouvelles expériences du monde et même faire varier notre personnalité, la faire évoluer. C’est un propos éminemment philosophique que développe ici l’auteur.
Huis clos thérapeutique pour doux rêveurs
Bruno Bailly a eu raison de préférer ici revêtir l’habit du dramaturge et de délaisser celui du réalisateur. Quoi de mieux, en effet, que le théâtre pour donner chair aux tergiversations d’amateurs d’art ? Quoi de plus juste, surtout, pour rendre sensibles leurs atermoiements et l’éveil du sentiment amoureux ?
La rencontre entre les personnages bouleverse le statu quo, fait vaciller les certitudes : une expérience inconfortable, mais profondément initiatique. Impossible d’en vouloir à la facétieuse Proserpine, qui nous donne à rire autant qu’à penser. Sous ses airs légers, elle agit comme une thérapeute : elle pousse les amants à relâcher leurs obsessions et à dompter l’incertitude. Grâce à elle, ils échappent au romantisme et épousent la modernité ; ils s’épanouissent hors des absolutismes adolescents, quand on croit encore que le destin est déjà écrit et que l’on se livre à de futiles superstitions.
La pièce convoque également des références philosophiques plus explicites — on pense notamment au mythe de la caverne. Mais là où l’on attendrait une sortie vers la vérité, Bruno Bailly déjoue nos attentes : ici, il ne s’agit pas tant de déconstruire les illusions, mais plutôt d’accepter que nous vivons dans un monde d’illusions et d’en faire acte de résilience.
Les artistes, les rêveurs, les esprits retirés pourraient bien se reconnaître en Albertine — dans ce refus de se compromettre avec le monde, dans ce désir de rester à l’écart, à écrire, à penser. Mais la pièce donne envie de fuir les zones de confort et de se frotter à l’altérité, de consentir à danser un joyeux bal social. La pièce ouvre ainsi de nouvelles perspectives pour son personnage à trois têtes : réconciliés avec l’incertitude, ils peuvent profiter de l’art ensemble sans renoncer à leurs rêves, accepter qu’ils coexistent avec le réel et comprendre qu’ils ne se brûleront pas les ailes à trop faire côtoyer fantasme et réalité.
Anais Lasvigne



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