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Bons baisers de Ploubihan-Plage : les oubliés de l’Histoire

il y a 10 minutes
4 min de lecture
Samedi 17 octobre, la Comédie de Reims ouvrait ses portes au public à l'occasion de son « Samedi récits », une journée de propositions artistiques gratuites, entre visites guidées, rencontres, lectures et spectacles, dans le cadre de cette dernière saison menée par Chloé Dabert (voir notre article sur le lancement de la saison 2026-2027).

La Comédie multiplie les occasions d'ouvrir ses portes aux Rémois, avec la volonté de battre en brèche quelques idées reçues : le théâtre serait un lieu élitiste, un entre-soi dans lequel on n'oserait pas s'aventurer. Ici, au contraire, on nous invite à entrer, à nous promener, à errer même. Des canapés et des fauteuils un peu partout, de la musique… Nous, on s'y sent bien et on aimerait y rester. Cosy time.


Parmi les propositions, une lecture de Bons baisers de Ploubihan-Plage, le nouveau texte d'Alexis Mullard, mis en scène par Nicolas Murena, avec la compagnie Galilée.


Né en 2000 à Plouguerneau, dans le Finistère, Alexis Mullard est écrivain et dramaturge. Il fait ses premiers pas sur les planches dans le spectacle historique, avant de poursuivre des études artistiques à l'Université de Bretagne occidentale, puis de se former à l'écriture dramatique à l'ENSATT. Il a également appartenu à la Jeune Troupe mutualisée des centres dramatiques nationaux de Reims et de Colmar. Son écriture est nerveuse, son humour volontiers pince-sans-rire, et les situations qu'il imagine gagnent en tension au fil du texte.


Si Ploubihan-Plage est un espace fictif, Alexis Mullard semble avoir puisé dans sa Bretagne natale la matière de ce territoire imaginaire. Cette petite station balnéaire apparaît déjà dans #blockhausparty et La Villa…. Avec Bons baisers de Ploubihan-Plage, elle devient le théâtre d'une enquête sur notre histoire collective.


Nous assistons ici à une étape de création véritablement liminaire, presque une lecture préliminaire, puisque l'équipe artistique n'a disposé que d'une semaine pour défricher le texte et se propose, en quelque sorte, de le déchiffrer avec nous. La création du spectacle est envisagée pour l'automne 2028. Pourtant, la lecture paraît déjà théâtralisée. Les interprètes commencent à s'approprier le matériau et l'on sent, de manière encore latente, que chacun des personnages possède sa propre personnalité. Jules Finn, Violette Grimaud et Rebecca Tetens, par leurs voix et leurs postures, font émerger différentes manières de s'emparer de l'enquête d'Alexis Mullard. Les personnages prennent forme, presque en filigrane, alors même que le spectacle est encore loin de sa forme définitive.


Village hanté


Ploubihan-Plage est ici envisagée comme une véritable scène de crime. En atteste un tableau sur lequel sont épinglés divers documents, comme autant de preuves à charge. À nous de mener l'enquête, de démêler le vrai du faux. Car, comme nous le rappelle malicieusement Nicolas Murena, mieux vaut prendre quelques distances avec les figures historiques présentées dans la pièce.


Le sous-texte politique est manifeste : il est question de la réécriture de l'Histoire, de la fabrication du roman national, du mythe qui séduit parfois davantage que la réalité historique.

Mais ce qui nous touche particulièrement, c'est l'attention portée à la petite histoire, et surtout à ses fantômes. Tous ceux auxquels on n'a jamais rendu justice, dont les souffrances ont été passées sous silence, dont les existences ont été effacées des récits officiels. Il s'agit aussi de faire réapparaître les bourreaux, de rendre compte du passé dans ce qu'il peut avoir de plus cru, parfois de plus sordide.


Ploubihan fonctionne comme un microcosme, une société en réduction, traversée par les mêmes violences et les mêmes contradictions que la France tout entière. Le village fonctionne in fine comme une synecdoque (la partie pour le tout). Quand on rappelle à notre bon souvenir ses oubliés, on contribue aussi à déconstruire le roman national — vous savez, celui qui plaît bien à certains courants idéologiques.


C'est un véritable travail d'archéologue, qui consiste à exhumer les différentes strates de notre passé. Mais l'exploration se fait aussi sensible, presque poétique. Car il ne suffit pas de reconstituer les événements. Il faut encore sentir le pouls du lieu, en tâter les cicatrices, éprouver ce que les hommes y ont laissé. Rendre une consistance à l'Histoire, lui restituer sa chair, plutôt que d'en faire une coquille vide, un décor en carton-pâte à la manière du Puy du Fou. Ploubihan n'est pas qu'un théâtre où se succèdent les grandes dates de l'histoire nationale. C'est un lieu habité, hanté même, par ceux qui l'ont traversé.


Alexis Mullard, Alexis Mullard, Alexis Mullard…


L'auteur ne se contente pourtant pas d'interroger notre rapport à l'Histoire. Il se met lui-même en scène, non sans dérision. L'autofiction s'invite dans le récit : Alexis Mullard devient un personnage à part entière, dramaturge en résidence à Ploubihan-Plage, occupé à enquêter sur le passé de cette petite localité. Et son nom revient, encore et encore, jusqu'à susciter l'agacement d'un spectateur qui, lors de l'échange avec l'équipe artistique, y voit une forme de mégalomanie.


Mais l'auteur ne se ménage guère dans son propre récit : il se montre tour à tour rigide, hautain, asocial, parfois même hypocrite vis-à-vis de la population locale. Un contrepoint nous est également proposé, puisque Alexis Mullard invite le metteur en scène à prendre ses distances avec son texte. Une liberté d'autant plus grande que celui-ci comporte peu de didascalies et aucune répartition précise des rôles. Au metteur en scène, donc, de se l'approprier, et au spectateur, à son tour, de prendre ses distances avec le récit qui lui sera proposé.


Bons baisers de Ploubihan-Plage promet donc d'être une pièce aussi politique que poétique. L'une n'exclut pas l'autre, pas plus que l'humour, le rire jaune ou même l'humour noir ne sont incompatibles avec des considérations aussi sérieuses que notre rapport à l'Histoire. Et derrière les grincements de dents et les éclats de rire, c'est bien notre manière de relire, de déformer et parfois de réécrire notre mémoire collective qui se trouve interrogée.


Anaïs Lasvigne

photo couverture : Tous droits réservés



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