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A la Comédie de Reims, Solaris cherche sa forme, entre spectacle vivant et cinéma expérimental

  • il y a 20 heures
  • 3 min de lecture
Inclassable, la dernière étape de création présentée à la Comédie de Reims l’est à plus d’un titre ; d’abord parce qu’elle émane d’un duo qui fait feu de tout bois, mais aussi parce qu’elle semble déjà échapper aux frontières du spectacle vivant. Et c’est bien ce qui tracasse ses auteurs, Philippe Gordiani et Nicolas Boudier, qui n’ont pas hésité à consulter l’avis du public.

Solaris, c’est le début d’une résidence. Le ton est posé : tout est encore mouvant, même le titre de la représentation. Mais peut-on seulement parler de représentation théâtrale ? Si des acteurs prêtent leur voix aux personnages, ils n’ont pour l’instant pas de place sur scène. L’expérience n’en est pas moins immersive, elle confine au cinéma expérimental et repose en grande partie sur des jeux de spatialisation sonore


Ce n’est pas étonnant quand on connaît le parcours des deux compères : Philippe Gordiani, directeur de Césaré, produit de la musique électronique et utilise le traitement sonore pour déployer du sens. Sa collaboration avec Nicolas Boudier, il y a sept ans environ pour La Horde du contrevent (déjà une œuvre de science-fiction), avait été fructueuse, et, on le devine, terreau d’une belle complicité. De son côté, Nicolas Boudier a un parcours hétérogène : il a été concepteur lumière, désormais photographe et vous n’en serez pas surpris, il consacre une grande partie de ses recherches aux interactions entre son, image et lumière. Bref, c’est un passionnant et passionné duo qui nous a immergés dans Solaris mais aussi dans leurs réflexions d’auteur. Ils ont joué le jeu de l’étape de création, et pas qu’un peu, puisqu’ils ont confié leurs doutes et perspectives à l’audience. Les étudiants qui assistaient à l’évènement étaient ravis, et eux aussi fort prolifiques.


A travers les casques à conduction osseuses, des valeurs rythmiques puis des voix susurrées font l’effet d’un discours interne


Ce qui restera sûrement et qui fait la spécificité de leur Solaris, c’est l’opposition entre deux sources sonores : certains sons émanent de hauts-parleurs répartis autour du public, d’autres sont libérés à travers des casques à conduction osseuse. A travers ces derniers, des valeurs rythmiques puis des voix susurrées font l’effet d’un discours interne, ou plutôt de la voix intime qui habite nos consciences. Elles s’opposent donc aux sons diégétiques qui encerclent les spectateurs et que chacun captera différemment, selon sa position dans la salle. En revanche, les vibrations émises à travers le casque — et il vibre ce casque — sont toutes identiques, intimes, presque utérines.


De leur côté, les captations oniriques projetées nous ballottent entre infiniment grand et infiniment petit. Notre regard balaye deux miroirs placés de chaque côté des sièges, ceux-ci figurent les deux soleils du récits et fonctionnent comme des pôles irradiants, le chaud, le froid, le rouge, le bleu… De quoi rappeler Un rêve solaire, film expérimental réalisé par Patrick Bokanowski.


Le cinéma est donc là, prégnant, transpirant de tous les pores du dispositif. Oui, la résidence solarienne ne fait que commencer et pourra chercher d’autres territoires à explorer.


Une autre filiation apparaît en revanche, assumée et presque évidente : celle de La Jetée de Chris Marker


On nous dit qu’il n’y a pas de lien direct entre ce Solaris et les adaptations cinématographiques du roman, mais Nicolas Boudier confie sa passion pour l’oeuvre de Tarkovksi. Une autre filiation apparaît en revanche, assumée et presque évidente : celle de La Jetée de Chris Marker. On y décèle un hommage, notamment dans ces voix off qui font dialoguer un couple d’amants – un duo amoureux qui se retrouve dans cet exercice mais qui s’est perdu autrefois, marqué par le deuil. Mais un autre axe thématique se déploie progressivement : celui de l’océan de la planète Solaris, qui semble hypnotiser l’explorateur – et, à travers lui, les protagonistes comme le public.


Les photographies et les images en mouvement se succèdent : mouvements contraires, trajectoires qui semblent échapper aux lois terrestres. On le sentait venir, le motif obsédant de l’océan qui donne vie. Et l’on se rappelle que la science-fiction est sans doute le genre par excellence pour mettre en scène des récits cosmogoniques. Une figure de bébé nous hante, comme un rappel troublant de notre origine.


Aussi passionnante soit cette immersion, une question demeure : l’expérience a-t-elle vraiment sa place sur une scène théâtrale ? Quelle sera la place des acteurs ? N’est-ce pas déceptif de s’installer au cœur d’un dispositif audiovisuel sans jamais rencontrer le vivant ? A moins que les auteurs ne décident d’inverser les rôles et de placer le spectateur dans celui du comédien. Pourquoi pas en effet lui proposer de déambuler dans l’espace et d’explorer le territoire de Solaris ? Pourquoi ne pas l’inviter, en effet, à déambuler dans l’espace et à explorer le territoire de Solaris ? À naviguer parmi les sons, à s’approcher des soleils qu’on lui donne à voir — jusqu’à s’en brûler les ailes, peut-être… Anaïs Lasvigne


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