Interview : Last Train, jouer comme si tout pouvez s'arrêter demain
- Sébastien gomes
- il y a 4 heures
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Le 12 février, La Cartonnerie s’apprête à vibrer un peu plus fort que d’habitude. Last Train y fera son retour, cette fois dans la grande salle, avec ce qui fait leur signature depuis le début : une urgence permanente et l’impression que chaque concert pourrait être le dernier. Depuis l’adolescence, le quatuor avance sans détour, préférant l’intensité à la perfection et le ressenti aux poses. À l'avant veille de cette date rémoise, Jean-Noël Scherrer a pris le temps de répondre à Bokal. Il y parle de scène, de lâcher-prise, de ce moment précis où tout se joue, et où le reste disparaît.
Bonjour Jean-Noël et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions pour BOkAL, où nous sommes ravis de te recevoir. Cette semaine Last Train joue à la Cartonnerie. À l’approche de ce concert à Reims, peux-tu nous dire comment tu appréhendes ce concert, et dans quel état d’esprit tu montes sur scène aujourd’hui, comparé à il y a quelques années ?
On est très heureux de revenir jouer à La Cartonnerie de Reims, une salle où nous avons déjà joué deux fois, à chaque fois dans le club. Cette fois, ce sera dans la grande salle : on a donc vraiment hâte. On est entourés d’une super équipe de tournée, ce qui fait que chaque date est un vrai plaisir
Vous avez souvent parlé, avec le groupe, de la volonté de capter une énergie brute, immédiate, en laissant de côté la recherche de perfection. Concrètement, comment cette envie s’est-elle traduite dans vos méthodes de travail en studio, et quelle place as-tu laissée à l’accident, à l’imprévu ?
Oui, c’est sans doute pour ça que le live nous plaît autant : parce qu’il appartient à un moment T. Le lendemain, c’est différent, et on ne peut pas revenir en arrière. C’est précisément le caractère éphémère du live qui lui donne autant de dynamique et de poésie. À l’inverse, retourner en studio implique de figer des sons, de les fixer définitivement sur un support, sans possibilité de retour. Et ça, je trouve ça particulièrement vertigineux. Même aujourd’hui, malgré l’expérience de plusieurs enregistrements, c’est un exercice qui reste toujours aussi intimidant pour nous.
C’est précisément le caractère éphémère du live qui lui donne autant de dynamique et de poésie
Vos morceaux racontent des histoires et font naître des images très fortes. Est-ce une intention dès l’écriture ?
Merci pour ces mots. Je pense que ça tient à la manière dont on perçoit la musique, et à celle qu’on aime écouter. On est très sensibles aux styles qui ne disent pas tout de manière frontale, qui laissent une large place à l’imagination - comme le post-rock, par exemple, ou la musique instrumentale au sens large. Forcément, ça a profondément influencé notre manière d’écrire.
Alors que tu es sur le devant de la scène depuis l’adolescence, pourquoi autant de pudeur à l’égard de tes textes ?
C’est quelque chose que j’aime garder pour moi, ce qui est paradoxal puisque ces textes sont publics. Mais trop expliquer, c’est parfois prendre le risque de s’éloigner du propos initial.
Le temps qui passe, les tournées, ta vie personnelle aussi, ont forcément façonné ta musique. En quoi ton écriture a-t-elle changé depuis les débuts de Last Train ?
Je me pose beaucoup plus de questions qu’avant, et ce n’est pas toujours bénéfique. Avant, j’avais une idée, je la partageais avec les copains, et la plupart du temps, ça finissait par devenir un morceau. Aujourd’hui, je multiplie les filtres, je prends en compte des choses qui n’ont parfois pas tant de sens, et je sens que ça freine mon écriture. Ça fait perdre une part de spontanéité.
Il y a quelques années, on fonçait tête baissée dans toutes les opportunités qui s’ouvraient à nous
En tant que groupe, comment votre manière de travailler a-t-elle évolué au fil des années ?
Il y a quelques années, on fonçait tête baissée dans toutes les opportunités qui s’ouvraient à nous. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on est beaucoup plus attentifs aux besoins de chacun. Pour qu’une histoire dure dans le temps, il faut que tout le monde s’y retrouve. On est quatre dans le groupe, et sans parler de rechercher un équilibre à tout prix, ce qu’on veut avant tout, c’est rester copains
Avant III, vous avez fait un break de scène de deux ans. Qu’as-tu fait pendant cette période ?
Nous avons composé et enregistré un concept-album avec l’Orchestre symphonique de Mulhouse, intitulé Original Motion Picture Soundtrack. Il présente la musique d’un film qui n’existe pas, en traversant l’ensemble de notre répertoire. Et puis, j’ai beaucoup marché en montagne.
Certains morceaux de III semblent pensés pour le live. Penses tu à la scène au moment où tu écris, ou est-ce quelque chose qui vient après ?
Oui, clairement. Dès qu’on est tous les quatre en répète, on se met assez vite à imaginer ce que tel ou tel passage pourrait provoquer avec le public.
Qu’est-ce qui nourrit ton inspiration ?
L’incertitude.
Last Train sera en concert à La Cartonnerie le 12 février 2026 prochain. Que représente encore la scène pour toi après toutes ces années de tournée ?
C’est un concentré d’émotions, d’adrénaline, de partage, de pression, de lâcher-prise
La tournée représente sans doute ce que j’aime le plus dans la vie. Je ne m’en lasse jamais. C’est un concentré d’émotions, d’adrénaline, de partage, de pression, de lâcher-prise. Il existe peu d’espaces où l’être humain traverse autant d’émotions en si peu de temps
Des rituels avant de monter sur scène ?
On se prend dans les bras et Julien prononce la même phrase depuis 10 ans.
Chacun de vos concerts donne l’impression que vous jouez comme si c’était le dernier. Où trouvez-vous toute cette énergie ?
L’intensité de nos concerts vient sans doute des lives que l’on regardait quand on était pré-ados, au moment où l’on venait de monter le groupe. On était fascinés par Jack White, finissant à genoux, en sang sur sa guitare, par Alison Mosshart, qui semblait littéralement possédée sur scène, ou par des artistes en pleurs derrière leur micro. On a toujours abordé la scène de cette manière, y compris lors de nos tout premiers concerts, dans de tout petits bars, devant dix personnes : jouer comme si c’était la dernière fois qu’on pouvait le faire. C’est quelque chose qui fait partie de nous.
Est-ce que le regard du public et de la critique influence encore votre travail, ou est-ce quelque chose que vous avez appris à mettre à distance ?
Je ne pense pas que ça influence directement ce qu’on écrit. Mais on est des enfants d’internet, on gère nous-mêmes l’ensemble de nos réseaux sociaux. Évidemment, on lit ce que les gens commentent ou racontent sur nous.
Il y a toujours ce désir d’irréductible intensité dans votre musique. Si tu devais résumer ce que Last Train à quelqu’un qui vous découvrirait pour la première fois sur scène à Reims, que dirais-tu ?
Je l’invite à venir nous voir sur scène et à se faire son propre avis.
Enfin, sans parler d’avenir ni de projets : aujourd’hui, qu’est-ce qui vous donne, après autant d’année, encore envie de continuer à faire de la musique ensemble ?
Tous les soirs, après avoir joué les dernières notes de “The Big Picture” et juste avant de sortir de scène, on se prend dans les bras. C’est un moment fort, sincère. À chaque fois, je me dis que tout ça ne tient pas à grand-chose : au fond, c’est une idée née à 12 ans, à la cantine de notre collège, qui rythme aujourd’hui nos vies et nous permet de vivre un rêve éveillé. Tant qu’on vit ce rêve à quatre copains, cette histoire aura du sens.
Interview : Sébastien Pia Gomes
Photo de couverture : Jérémy Martineau


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